T c'est un type qui se distingue. T, il veut pas. T sait toujours dire non. Et ça emmerde tout le monde car tout le monde voudrait entendre oui. A leurs discours. Et T s'en fout. Il pense un peu plus loin. Et les gens, ça les rend triste. Pour lui, et secrètement pour eux. Pourquoi T n'entend pas ? Et pourquoi ne correspond t-il pas ? T est unique et sa mère n'est pas d'accord. Elle seule sait. Lui n'est qu'un sale gosse qui se fout de la parole divine. En fait, c'est faux. T est amoureux. Mais personne ne veut l'entendre. Car T a fait trop de bruit. Tout autour. Et son discours est vain et inutile. Les gens savent (ils savent rien) et inutile de leur (re-)dire. Mais T est un trafiquant. Un vicieux terrible que rien ne rebute. Il aime par-dessus tout resplendir de folies intrépides. Quitte à se casser la gueule... Et ça inquiète. Mais ça provoque l'amour en général. Mais pas très longtemps... Les gens se lassent vite des sentiments faciles, puérils et vrais. Ils ont tout fait pour les annihiler au fond de leurs tristesses personnelles. Alors quand T débarque, à moitié saoul, complétement hirsute dans les airs, ténébreux dans le désir, facétieux dans le rire, alors les gens circulent, évitent ou pleurent ou crient. Et T rit. Aussi T est calculé comme un romantique nihiliste et fou ; fou comme triste. Mais c'est faux. T est vraiment fou. Et T aimerait s'isoler du monde. Comme pour mieux apprécier et aimer. Mais T provoque trop le monde et il le rattrape. Tout le temps. Les gens le veulent... juste un instant. Comme un flash. Mais au bout de ce temps, T détruit tout. Pour le plaisir souvent. Il ne vous croit pas malheureusement. Tellement tout ça est faux. Alors T est viré. Et il en est triste. T veut mourir mais la Mort ne veut pas de lui, pour l'instant. Trop con pour aujourd'hui qu'elle lui a dit... Les étapes de vies rencontrées lui disent de survivre péniblement et inlassablement. C'est long de mourir... Alors T se révolte. Comment ça je ne peux pas mourir ?! Salope ! Et bien je boirais ! Et je fumerais aussi ! Et le médecin lui dit alors, au bout de vingt ans de fumée aquatique, que son cœur est celui d'un sportif... La Mort avait gagné... T est père maintenant. T n'est pas heureux. T est content quand même. T est un sale morveux, il ne sait pas ce qu'il veut ! T rencontre des femmes qui lui disent ce que les gens lui disent. T les écoute. Et T s'emmerde. T a alors une idée géniale. Déclarer la guerre aux pédés, aux noirs, aux juifs et, pour l'exemple, la farce, aux belges. Mais alors tout le monde l'engueule. Tous. Toutes. Et de dire : "Mais T, jamais alors tu changeras ?!" Et T les regarde. Incompris. Le fossé s'agrandit. Et les idées s'amenuisent. T comprend alors qu'il est vraiment seul et que son ressentit passé n'était pas faux. Et qu'il eut fallu l'écouter. Dès le début. Peut-être eut-il été plus heureux ?
T ressemble a une croix. Mais sur son T rien n'est crucifier. Pas même Dieu. Dieu aime T. Et T aime Dieu.
T n'est pas belge et déteste les animaux...
Je me promenais, seul, avec mon chien. Sur un chemin déconfit par la notoriété ; je regardais les usagers de passage. Leurs mesquineries, leurs tortures pittoresques, leurs malignités toutes défendues, mes envies terribles de les supprimer de mon paysage, de ma pensée, la bien belle, celle qu'on oublie bien souvent... Mon chien venait de débusquer un lapin. Il fut gobé très vite et sans souffrance. En toute hygiène, rassurez vous. Mon chien est un chien mais il n'existe pas. Tout comme mon chemin. Mais le décor, funeste et véritable, est vrai. Aussi vrai que je vous écris, mes chers fantômes. Tout au bout de mon chemin, il existe une porte. Lorsqu'on l'ouvre, une lumière étincelante et sensible apparait et vous enveloppe, et vous prend. A jamais. "Tu es fou ! N'ouvre pas ! " Qu'elle vous dirait, comme ça... Mais tu sais, petite, ma vie ne compte pas pour tout ça, je ne suis pas là. Je n'existe pas. Comme mon chien. Ma vie n'existe que dans l'artifice de vouloir exister. En clair, je suis mort et tu ne le sais pas, mais tu le vois ! Mes griseries, mes sans-histoires, mes colères, mes désirs charnels... Comment veux-tu que je disparaisse, alors que je suis déjà tout au bout du monde...
J'ai jamais regardé ma mère avec amour, ni avec passion d'ailleurs. Je ne me souviens pas de câlins, d'échanges tendres, de moments privilégiés où je parlais vrai et simplement. Je ne me souviens pas d'avoir été consolé par elle ou d'avoir pleuré dans ses bras ou encore de m'être blotti dans ses seins. Forcément, j'ai eu la tétée. Alors oui, ses nichons, je les ai vu en gros plan. Je les ai même gouté. Mais je ne m'en rappelle pas. Et elle n'a jamais reparlé de ces moments-là. Elle a des souvenirs bien sûr. De mes cris. De mes colères. De mes angoisses. De ma haine. De mes délires. De mes conneries. De mes excès. A t'elle conservé une image lointaine de moi en train de sourire ? De la faire rire ? A t'on déjà dansé à deux ? Je ne m'en rappelle pas.
Les souvenirs de mon enfance avec elle sont étranges. Il y a cette distance déjà à l'époque où elle ne travaillait pas encore. On allait à l'école. Elle nous conduisait à pied dans la rue. Je marchais devant avec les copains, copines. Les familles se réunissaient pour conduire leurs loupiots à l'établissement d'endoctrinement social à méthode forcée sous pilule catholique Vatican II. Enfin, bref, école primaire privée...
Je me souviens de cette anecdote où voyant ma mère sur le trottoir d'en face, portant ses courses et nous voyant de loin, je me mis à courir vers elle, méprisant les voitures qui allaient sur la route, ne regardant qu'elle, ma mère. Mon but atteint, le sourire éclatant, je fus accueilli par une énorme baffe qui claqua plus fort que les klaxonnes des fous précédents. C'était normal. Je ferais pareil. Quoique... je sais pas.
Aujourd'hui, j'ai bientôt 35 ans. Le jour des morts, c'est à dire la Toussaint, on fêtera les 70 ans de mon père, né un 25 octobre 1939. On fêtera aussi les 40 ans de mon frère, né un 2 novembre 1969. Ainsi que celui de mon petit frère, 30 ans, né un 16 juin 1979. Mais aussi, sans symbolique, l'anniversaire de ma tante, la sœur de ma mère. Je ne sais pas son âge, ni sa date de naissance et j'm'en fous... Moi, je suis né un 31 octobre 1974. Ça tombe en plein dans la fête, à un jour près. Mais ma mère m'a dit que c'était pas symbolique. J'avais pas un chiffre rond. On penserait quand même à moi mais on accentuerait tout sur les autres. Ils méritent mieux sans doute. J'en suis pas malheureux après tout. Je dis plus rien à personne. Juste des fois à moi-même. Comme là...
Je pense que ma mère, elle comprend pas comment je fonctionne. Elle doit se dire que je suis resté un enfant, qui sait pas se moucher tout seul, la morve coulant du nez.
Le monde autour de moi s'étiole vers l'avant. Ils essayent tous de réussir, d'exister, de s'enrichir. Moi, je tourne en rond. Je suis sur un rond-point. Accroché dessus. Je tourne. Je tourne encore. Des fois, des gens viennent tourner avec moi. Souvent ce sont des filles. Alors on baise sur mon rond-point, tranquillement. On jouit, en tournant. J'ai eu un enfant comme ça. Et puis, les gens se lassent. Soit de tourner, soit de mon rond-point. Peut-être les deux à la fois. Alors ils s'en vont et me laissent tout seul. Alors je continue de tourner. En rond. Comme un con.
Ma mère, elle voit tout ça. Elle doit se dire c'est dommage et pense à son repas du soir car elle reçoit des amis.
"La mer c'est dégueulasse, les poissons baisent dedans". Ma mère, je sais pas qui la baise...
Je suis presque à l'image de mon père. Physiquement, mentalement, naïvement, socialement. Sauf que lui n'a jamais tourné. Il n'est pas de l'époque des ronds-points. Ça n'existaient pas. D'ailleurs, il n'a jamais rien pigé aux ronds-points...